Nuage (titre provisoire) - - Emmanuelle Huynh - Plateforme Mua

 

 

Nuage (titre provisoire), 2021

Première note d'intention rédigée par Emmanuelle Huynh pour une résidence à la Villa Saigon

Cette résidence aura lieu en février 2020

 

LE PERE (Thanh Van=Nuage Bleu)

LE PIED            

LE PAS

LE PAYS

L’ACUPUNCTURE

 

LE PERE

Mon père est mort le 8 juin 2018 à l’Oncopôle de Toulouse.

Incinéré à Albi, il a été mis en bière auprès de sa mère Kim décédée à Châteauroux qui est venue le retrouver 30 ans après leur séparation en avril 1950.

C’est la fin d’un périple commencé au Vietnam qui l’aura mené de Raggia (frontière vieto/cambodgienne) où il né en 1933 jusqu’à Châteauroux dans le Berry où il a exercé son métier de médecin acupuncteur.

 

mettre mes pas dans les siens

mettre mes pieds sur les siens

mettre mon corps dans les lieux

éprouver le pays en mouvement

faire vibrer le sol du viet-nam par une acupuncture du territoire

le sol comme épiderme du pays

le pas comme mesure d’une vie, façon concrète d’avancer,

le pied comme outil de cette mesure

Combien de pas dans une vie?

 

LE PIED

en latin pes, pedis

en portugais pais (le pays), pais (les parents), pas (les pieds)

le pied est la partie distale du membre inférieur de l’homme. Il est relié à la jambe par l’articulation de la cheville.

la tête et le cerveau se sont développés grâce au pied:

26 os, 16 articulations, 107 ligaments, 20 muscles ont permis d’accéder à la station debout, ce qui orienta crâne, yeux, bouche, par déplacement du support de la tête. Et a ainsi libéré la main pour en faire un outil d’adresse.

Le pied touche le sol, il est l’interface entre le corps et la terre, le sol.

 

JE SUIS DANSEUSE

En danse, le pied conditionne un certain type de rapport au sol, définit une gravité singulière, un équilibre plus ou moins stable, qui varient suivant le travail mais aussi l’état psychique.

Les danseurs, en même temps que leurs cuisses, leurs torses, musclent leurs pieds.

Il est l’une des parties du corps les plus travaillées, parfois torturées (je pense aux pointes en classique).

L’unique fois où mon père m’a prodigué de l’acupuncture, c’est, à ma demande, quand je me suis fait mal à la cheville en dansant, à l’âge de 20 ans.

Les cordonniers sont toujours le plus mal chaussés.

Depuis, j’ai continué l’acupuncture avec un acupuncteur qui me suit désormais tous les 3 mois, quoiqu’il arrive.

Mon pied, mes pieds ont été longtemps une partie de mon corps que je n’aimais pas: trop grands trop tôt (41 à 12 ans, 42 aujourd’hui!) pas assez de coup de pied, de cambrure dans ma période classique, puis trop larges pour des chaussures fines une fois que le moderne et le contemporain les eurent musclés.

Aujourd’hui, ils sont mon socle, je suis devenue une danseuse terrienne, « ancrée dans le sol » dit-on, et j’aime encore beaucoup travailler les équilibres sur demi -pointes ou pieds  plat. Sentir un sol en me mettant pieds nus.

Me mettre pieds nus, c’est mon entrée, ma prise de contact avec les lieux

Lors de ma première fois au Viet-nam, je ne trouvais pas de chaussure à mon pied car trop grand même par rapport au pieds des hommes!

J’ai surtout reconnu la forme très particulière des pieds asiatiques, des miens: avec une partie de la plante externe très charnue, évasée, élargie…qui m’a longtemps fait honte mais qui m’a unie à un peuple d’Asiatiques, et aussi a conforté ma vie de danseuse. Odile Duboc a choisi en 1999 la photos de mes pieds et de ceux de Boris Charmatz pour illustrer sa pièce 3 boléros car ils métaphorisaient parfaitement l’ancrage au sol qu’elle désirait rendre visible à travers son Boléro en duo, à l’image de la Valse de Claudel.

 

ACUPUNCTURE

art des aiguilles du métal et de la moxibustion 

système thérapeutique d’origine chinoise qui élabore son raisonnement sur une vision énergétique taoïste de l’homme et de l’univers

stimulation de zones précises/points qui se situent sur les 12 méridiens du corps

prodiguer de l’acupuncture à un pays, planter des aiguilles dans le corps, dans le corps du pays, en son sol…

le sol comme épiderme

relier ainsi les lieux d’une vie par de nouveaux méridiens, inventer de nouveaux trajets énergétiques.

danser ces nouveaux trajets.

 

LE PAS

mouvement par lequel on porte un pied à une certaine distance de l’autre

espace parcouru en une enjambée

enchaînement de mots répétés

bruit que quelqu’un fait en marchant

trace laissée par un pied humain dans le sol

déplacement d’une jambe dans la marche

Combien de pas dans une vie?

7500 pas par jour

2190 kms par an

170 000 kms  dans sa vie soit 4 fois le tour du monde

 

LE PAYS

nation, état

territoire d’une nation délimité par des frontières

division territoriale habitée par une collectivité

région natale mais aussi sa terre d’élection

les espaces, les architectures,  maison et cimetière de Mytho, le marché de Cholon, le Quartier de Phong de HCM city, le lycée Petrusky, Le Port de Saigon, le paquebot André Lebon des messageries maritimes  (sa destruction? où ? quand?), ses escales  (Colombo, Singapour, Canal de Suez….), Marseille (le Port, les escaliers de la Gare Saint Charles), Villefranche de Rouerge (la neige), Toulouse, Poitiers, Châteauroux.

les liaisons entre ces lieux

 

Le Projet/méthodologie

Je désire revenir au Viet Nam après mon premier séjour qui a abouti au solo Mùa, pièce inaugurale de mon travail de chorégraphe il y a plus de 20 ans.

Je désire revenir sur  les lieux du Sud où mon père est né, a grandi, a été élevé, d’où il est parti pour rejoindre la France en 1950.

Je sais que les espaces nous font tout autant que nous les informons par nos corps et nos présences.

Dans le creux de ces lieux, le corps de mon père est encore là.

Grâce aux pas qu’il a faits entre ces lieux.

Je vais donc mettre mes pas dans les siens.

Il a pris le bateau pour la France le 16 avril 1950 dans le port de Saigon.

Une photo incroyable existe du moment où il va quitter sans encore se rendre compte qu’il n’y aura jamais de retour (sauf à un âge avancé de sa vie, avec 4 de ses 6 enfants). Avec son dernier petit frère dans les jambes, mon père a un air souriant, innocent, heureux.

Quelques minutes après, à bord du paquebot André Lebon,

alors que la rive de Saigon a disparu, c’est la panique quand il comprend qu’il est devenu SEUL à tout juste 17 ans. Un mois de traversée en mer de Chine, Rouge, le canal de Suez, les escales sans descendre du paquebot...

Ses pas ont continué en d’autres lieux en France, le port de Marseille, les escaliers de la Gare saint Charles, le lycée Villefranche de Rouerge, Toulouse, Poitiers, Châteauroux où il a exercé en tant que médecin acupuncteur pendant plus de 40 ans.

Mon projet va physiquement repasser par les lieux de l'avant et l'après de cette photo. En révélant les trajets devenus les méridiens de son périple entre Vietnam et France, les zones énergétiques de sa vie.

Il sera donc question du « pas » dans ce projet, de cette mesure qui est à la fois un mouvement et une trace.

Le pas enfantin, le pas contraint de l’exilé, le pas de la vie installée, le pas du retour au pays, le pas de la fin, dans un rythme et un rapport au sol à chaque fois très singulier.

Il sera aussi question du pied comme agent du pas et aussi comme interface entre le corps et le sol.

C’est le pied qui donne au corps sa caractéristique ambulatoire, sa capacité à avancer, à reculer, à s’orienter

C’est par le pied que se définit un certain rapport au sol, une gestion de la gravité, et donc une singulière façon de marcher et de danser.

Mon pied, sa forme, sa force, comment le regarder comme à la fois un dessin, une carte, un pays, une puissance.

Comment le faire travailler pour qu’il produise une nouvelle cartographie du désir, une nouvelle géographie dans mon corps sans père désormais.

Le projet va tenter de faire liaison entre ces différentes strates, ces intuitions.

 

J’ai confiance

Je marche